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30/03/2009

Agrippine et Pico, duo d'enfer

Agri.jpgUn album de Claire Bretécher, quand il montre le bout de ses nouvelles planches, c'est comme un bon vin. On en boit un verre et tant que la bouteille n'est pas vide...

Agrippine est donc de retour après une absence acceptable. Claire Bretécher nous offre une Agrippine déconfite (Dargaud, 13, 50 €). Allons bon. La douce enfant, adolescente caractérielle, ce qui est un pléonasme, doit affronter à la fois le divorce de ses parents (elle est ravie) et la mort de sa grand-mère (elle flippe un max). Point de départ de la déconfiture, une paire de boots en tatou stressé (voir la définition dans l'album) que la vieille dame a soufflé à la gamine qui lui en veut à mort. Et des fois, Dieu, il écoute les jeunes. Pas un mot de plus. Bretécher monte en puissance, ouvre les vannes. Agripinne, son petit frère, l'aïeule, le tonton raté, la galerie est gratinée. On éclate de rire. Bretécher c'est à lire et à voir. Un album qui est une somme.

Pico.jpgIl y a aussi à saluer haut et fort dans la catégorie "nos enfants s'expriment" le deuxième tome de Pico Bogue, Situations critiques (Dargaud, 10,40 €). L'an dernier, les débuts des aventures de ce petit garçon déluré à la tignasse en bataille avait étonné et séduit. Beaucoup. Attention, Pico ce n'est pas Titeuf ou Nicolas. Pico, il a sa vie à lui, ses espérances, ses réflexions sur un monde sans pitié. Il est entier Pico et une fois encore, sous la houlette au dessin d'Alexis Dormal et de sa maman Dominique Roques au scénario, il nous fait rire et réfléchir. Un peu de philosophie enfantine dans un monde de brutes. Ça repose.

Colères saines

Coleres.jpgUne belle histoire d'hommes, rare en BD. Une histoire comme nous en racontait le cinéma ou les polars français des années soixante. Un petit truand s'est fait mettre sur le dos une sale affaire pour une liasse de papiers compromettants qu'on lui a demandé de voler. En cavale, un homme va l'aider, Trauven, ancien résistant et père d'une fille qu'il adore sans savoir lui dire. Et quand des malfaisants y touche, il voit rouge et remonte la piste. Cadavres en goguette, amitié fidèle, Mercier et Filippi signent un roman noir dont le héros à un air de Belmondo sur le tard. Beaux dialogues, atmosphère tendue, pas de happy-end. "Colères", KSTR, 15 €.

Soldat inconnu

Aventures.jpgUn cimetière, le monde n'est plus qu'un alignement de tombes sous la garde d'Ebenezer. On ne les compte plus les guerres mondiales. Un matin, le gardien solitaire voit débarquer un fringant revenant, le soldat inconnu, celui de l'Arc de Triomphe et il sent que le destin lui envoie peut-être un successeur. Le pas si brave soldat va faire le point sur son passé pas si glorieux et trouver, qui sait, la paix. Un comble. Manu Larcenet a écrit un conte fantastique pas si rigolo que ça. A méditer. Casenave dessine les aventures édifiantes du fossoyeur et de son dauphin. "Une Aventure rocambolesque du soldat inconnu : Crevaisons", Dargaud, 10, 40 €.

 

Charles Masson défend son "Droit au sol"

MASSON.jpgC'est un parcours atypique que celui de Charles Masson. Pour deux raisons. Un, il est médecin ORL et donc pas vraiment destiné à faire de la BD. Deux, dès son premier album, Soupe froide sorti en 2003, il avait séduit, montré un sacré talent et dérangé car témoin impartial de ces faits de vies insupportables que nous ignorons lâchement.

Charles Masson a provisoirement quitté La Réunion où il habite. Il était à Montpellier chez Azimuts, pour son dernier bouquin, Droit du sol (Casterman). L'auteur prend fait et cause. Le sujet est brûlant et ignoré. L'île de Mayotte, dans l'océan Indien, est française. On y trouve un nombre très important de clandestins venus d'Anjouan, des Comoriens pour qui Mayotte est la terre promise.

En racontant ce qu'il a vu, entendu, vécu, Masson trace un réquisitoire. Ses personnages - infirmière volontaire, médecin remplaçant, colons ou expatriés de tout poil, fonctionnaires, Comoriens - montrent toute l'ambiguïté du système. Ce sont des barques surchargées de clandestins qui se noient, les expulsions. Qui parle de Mayotte alors qu'un référendum pour un statut de département y a lieu ? Masson l'a fait avec un texte et un dessin en noir et blanc foisonnant, avec des destins parfois un peu nombreux mais toujours avec générosité.

22/03/2009

Le regard de l’autre

Récompensé cette année à Angoulême par  un Essentiel dans la catégorie Révélations pour Le Goût du chlore Bastien Vivès a de quoi être heureux. Et nous aussi. Du haut de ses 24 ans avec beaucoup de discrétion, de douceur et d’humour il s’impose sans bruit, en finesse avec un talent jeune et authentique. Dans mes yeux est son nouveau titre. Un format bouquin de 133 pages nous raconte une histoire d’amour dont chaque lecteur est l’acteur privilégié.

 

BD YEUX.jpgAu lieu de mettre en scène deux personnages, de les dessiner à plat, le lecteur n’étant que le témoin extérieur, Vivés nous propose d’être son propre regard face à cette jeune fille dont il tombe amoureux dans une bibliothèque. Vue directe, des yeux caméra, les siens, les nôtres, on court de page en case, sur fond de fusain ou pastel très coloré. Des petits chapitres scandent les étapes de cet amour éperdu aux formes rondes. Dans mes yeux est osé. Car la forme, le suivi un brin voyeur, des dialogues à sens unique - seule la belle en face de nous parle – aurait pu dérouter obligeant le lecteur à s’identifier sous contrainte. Au contraire.

 

On adopte dès la première page le mode d’emploi. La jolie rousse nous charme, seul visage détaillé et dessiné avec précision. Les seconds rôles n’ont droit qu’à des esquisses. Premier baiser, des lèvres qui se tendent vers nous, balade dans le métro, jalousie, tendresse, Vivès raconte ces moments qui font les belles histoires d’amour et laissent les plus beaux souvenirs. On ne saura jamais le nom de la jeune fille rousse qui a pris son cœur au fond ses yeux. Un travail sensible, fin et bien construit. Vivès confirme. « Dans mes yeux » / Bastien Vivès / KSTR 

Nouveautés : Cadavres exquis

 

On commence à régler les comptes dans cet avant dernier tome de Black Op. Floyd Whitman ex-agent de la CIA a été manipulé par l’agence. Dans les années soixante afin de déstabiliser l’Union Soviétique la CIA a aidé la mafia russe depuis largement implantée sur le sol américain. Trahi par son meilleur ami, Trent, devenu vice-président des Etats-Unis, Floyd monte ses ennemis les uns contre les autres pour sauver sa peau. Il en sait trop mais va se venger. Les cadavres commencent à s’accumuler. Un scénario nerveux, un dessin toujours aussi percutant de Labiano, Black Op ne déçoit pas. « Black OP, T 5 » / Desberg / Labiano / Dargaud

 

Retours en arrière

 

BD LEGATAIRE.jpgDans Le Légataire suite du  Décalogue, fil rouge de la série, on retrouve au tome 4 Merwan Khadder assassin islamiste repenti et son amie Aline hôtes involontaires du Vatican. Les rôles se précisent avec en toile de fond la fameuse sourate inconnue du Coran, hymne à la paix et à la tolérance. De quoi déranger. Services secrets de tout bord, Vatican compris, sont sur les dents. Et même le futur Pape (relire le tome IV du Décalogue).

 

On est toujours avec Giroud dans des histoires à tiroir avec retours en arrière dont il faut ne rien manquer dans chaque épisode sous peine de dérapage. Béhé assure dans un style plus enrichi que d’habitude. On a un peu de mal à s’approprier l’histoire.« Le Légataire, T4 Le Cardinal » / Frank Giroud / Joseph Béhé / Camille Meyer / Glénat

  

 L'habit ne fait pas le moine

 

Un jeune mathématicien de talent, une charmante brunette douce comme un cœur, un homme d’affaires brillant, les apparences sont souvent trompeuses avec les héros de ce premier tome de la nouvelle série Ken Games.

 

Pierre le « matheux » et TJ, le « trader », sont amis d’enfance. Tout en essayant de poursuivre ses études Pierre est devenu un boxeur redoutable qui a basé son art sur des formules de probabilités mathématiques. Il est en passe de devenir un champion. Mais personne autour de lui ne le sait. TJ a délaissé son bureau de financier pour jouer au poker. Il gagne. Beaucoup mais ne c’est pas fait pas un copain d’un patron de gang vindicatif et mauvais joueur. TJ ne s’est jamais confié à son meilleur ami, Pierre.

 

Troisième du lot, Anne la jolie brune, petite poupée modèle, serveuse dans un bar pour assurer ses fins de mois est la fiancée de TJ à qui elle a fait croire qu’elle est institutrice. Elle ment elle aussi et pour cause. Avec une montée en puissance savamment dosée, en dévoilant peu à peu les destins de ses personnages Robledo au scénario de  Ken Games signe un petit bijou très subtil. Le dessin réaliste et clair de Toledano donne un ton qui colle avec l’action. On se laisse prendre au piège de héros qui on tous un, voire plusieurs cadavres dans leur placard. Et ce n’est pas qu’une image. Au total trois albums sont prévus.« Ken Games, T 1 Pierre » /  Robledo / Tolano / Dargaud

08/03/2009

X-Aël, une drôle de dame à Montpellier

Deux jeunes femmes que rien vraiment ne prédestinait à la BD. Elles ont en commun un parcours atypique, d’avoir pour l’une décidé de vivre à Montpellier et de publier ensemble le premier tome d’une nouvelle série. Alexandra Deroi sous le pseudonyme de X-Aël dessine Anathème sur un scénario d’Isabelle Bauthian (E. Proust).

 

A 29 ans Alexandra est une égyptologue passionnée de linguistique :]« C’est sur internet que j’ai fait mes premières armes en graphisme. J’ai illustré ensuite des jeux de rôle et été coloriste. Mais je poursuis mes études en même temps à la fac de Montpellier qui est aussi réputée que Paris en égyptologie. Il y a quatre ans Isabelle m’a proposé ce scénario. J’ai plongé » ].

Isabelle Bauthian déjà remarqué avec un précédent album Effeuillées s’est reconvertie, elle, dans l’écriture. Docteur en biologie elle a laissé tomber les éprouvettes. Avec bonheur car leur histoire de démon et de malédiction qui se veut socio-fantastique fonctionne bien et sera une trilogie. « Nous sommes dans l’esprit de Zola, le déterminisme par les ancêtres. Gabrielle notre héroïne ensorcelée est positive. Elle va vouloir changer son destin ». Et pourtant Alexandra ne croit pas un instant au surnaturel.  «Je suis une inconditionnelle pourtant des films d’horreur ». Elle a travaillé sans contraintes. «J’ai eu toute liberté pour la mise en scène. On a même un autre projet avec Isabelle Bauthian. Mais chut ». Quand on lui demande à quoi elle rêve sa réponse est nette : à la nature et à un beau texte égyptien sur la sagesse. Pas à la BD.

 

Terres Lointaines

BD TERRES.jpgLa déclinaison d’une œuvre maîtresse, celle de Léo, créateur des Mondes d’Aldébaran. Léo en signe le scénario et Icar le dessin. On retrouve une planète lointaine et une famille qui choisit de s’y expatrier pour retrouver le mari et le père. Il ne sera pas au rendez-vous. Désormais la mère et ses deux enfants vont devoir se débrouiller dans un univers hostile ou au moins inhabituel. Une tradition dans l’univers de Léo. Les personnages sont attachants et les créatures de Léo bourrées d’imagination et d’humanité. Les monstres ne sont pas ceux qu’on croit. Le dessin est clair, soigné. Prometteur.  Terres Lointaines Episode 1, Dargaud, 10,40 E.

 

Amour perdu

BD IMPER.jpgRetrouver le duo Pellejero au dessin et Lapiere au scénario est une joie. Avec cette histoire d’amour perdu sur fond de révolution mexicaine 1923, de redécouverte de la fonction artistique on suit le destin du photographe américain Edward Weston. Amoureux fou de la belle Tina Modotti, Weston revit à sa mort tout ce qui les a rapprochés ou éloignés. Personnages authentiques ou historiques les auteurs croquent un monde en pleine évolution, vivant, assez similaire à celle que connaîtra la France dans les années trente. Le dessin de Pellejero est superbe. L’Impertinence d’un été, T1, Dupuis, 14,50 E.

Enki Bilal : " l'écologie est le dernier vrai combat à mener "

Après sa tétralogie consacrée au drame yougoslave, Enki Bilal revient mercredi prochain avec un nouvel album, un western écologique, Animal'Z.

BD BILAL ANI.jpgL'écologie, un western, deux thèmes pour un album BD. Pourquoi ?
Ce n'est pas une tocade. L'état de la planète est une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. J'ai commencé à penser à cette histoire il y a plusieurs années et, vous savez, je suis persuadé que l'écologie est le seul vrai combat qui reste à mener. Quant au western, j'en aime la mécanique. J'ai revu les Sergio Leone récemment. On va d'un point à un autre avec des personnages romantiques qui s'associent ou s'affrontent. Mais qui sont toujours au bord du gouffre. J'ai associé mes deux passions.

Animal'Z, c'est un titre curieux et une des clés de l'album ?
Animal, humain, le titre s'est imposé tout seul. Comme les hybrides humains ou dauphins que j'ai inventés, voire ce cheval-zèbre (sourire). Très rapidement l'idée de cobaye m'est venue avec un pack qui permettrait à l'homme de se transformer et d'acquérir des capacités étonnantes.
Aujourd'hui, c'est l'animal qui est le cobaye de l'homme.

Vous revenez au dessin après douze ans de peinture. Une envie irrésistible ?
Pire. Une vraie thérapie tant je voulais retrouver le dessin dans sa simplicité. J'en avais marre. J'avais besoin du crayon, de ce papier que j'ai choisi spécialement pour dessiner l'album. J'ai travaillé pendant douze ans sur la tétralogie du "Sommeil du Monstre" avec des tubes de peinture, des pinceaux. Je ne pouvais plus continuer à compliquer mon travail.

BD BILAL ANI2.jpgDans "Animal'Z" (Casterman), vous ouvrez par un prologue très bref. Finalement, on prend vos personnages en cours de route.
Absolument. Je pars de ce que j'ai appelé le coup de sang, un dérèglement climatique brutal. Il reste un Eldorado quelque part. Mes personnages sont en chemin un peu comme une caravane vers la Californie mythique de la conquête de l'Ouest. Je n'ai pas voulu affronter de front cet Eldorado, le montrer.

Donc il y aura une suite ?
Cet album est unique. Mais j'ai effectivement envie d'explorer la quête menée par mes héros qui ont, à la fin de l'album, formé des couples. Je ne suis peut-être pas obligé de les garder eux. Je n'ai pris que l'eau comme élément pour cet album. Il y en a d'autres.
Avec "Animal'Z" je fais une pause, c'est une respiration, un retour aux sources.

Et le cinéma ?
Rien de précis. Mon dernier film a bien marché avec un million d'entrées. Pour le prochain festival d'Aix-en-Provence les 4 et 5 avril, où j'irai, je vais proposer un spectacle basé sur une compilation de mes films illustrée par une improvisation musicale en direct. Une autre forme d'art.