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15/01/2009

Des histoires d'aujourd'hui

BD MOURRAI.jpgDes histoires de notre temps, drôles, banales par leur simplicité ou étonnantes par leur violence, en voici deux beaux exemples. Un jeune homme qui ouvre le feu au fusil de chasse sur les invités du mariage de son frère, Alfred a adapté le roman de Guillaume Guéraud, "Je ne mourrai pas gibier". On avait d'Alfred dit grand bien l'an dernier à la sortie de Pourquoi j'ai tué Pierre.

Avec cette bascule irrémédiable d'un adolescent, Clément, vers la folie meurtrière Alfred nous interroge. Clément ne supporte plus la méchanceté, la cruauté, la violence morale d'un quotidien pitoyable. Alors il passe à l'acte, rendu fou par la haine des autres. Alfred a rendu un album qui émeut, touche et interpelle. Graphiquement il colle au sujet qu'il épaule avec brio. Alfred est un auteur qui sait toucher où ça fait mal. Tant mieux (Delcourt, 14,95 €).

BD HISTOIRES.jpgPlus tendre et quotidien, triste aussi mais c'est la vie, "Histoires Cachées" de Brigitte Luciani et Colonel Moutarde, deux jeunes femmes à l'humour et la tendresse à fleur de peau. Que plus banal qu'une famille qui se réunit pour un enterrement. Sauf que les vies se recroisent, que ressortent les rancoeurs ou les amours. Il y a toujours la partie cachée de l'iceberg dans nos vies. C'est ce que les auteurs ont voulu nous raconter. On lit l'album une première fois sans ouvrir certaines pages intercalées non découpées. Ensuite on peut les séparer et lire ces histoires cachées, parenthèses de vies, petits secrets et vérités ambiguës. Parfait. (Delcourt, 13,95 €).

Biographie d'un auteur culte

BD SUICIDE.jpgEn racontant la véritable histoire de Charlie Schlingo, auteur de BD, alcoolique notoire, génie total mal embouché, propriétaire de la chienne nommée "La Méchanceté", Florence Cestac et Jean Teulé s'offrent la biographie d'un personnage culte. Charlie Schlingo pour les non initiés est l'auteur disparu en 2005 d'un bon nombre d'albums et a collaboré à Hara-Kiri ou Charlie. On apprend donc tout sur Schlingo touché par la polio, qui marche sur les mains, se castagne souvent et picole dur. Teulé dont on a adoré le Villon ou le Montespan, est le complice d'une Cestac au dessin toujours aussi touchant. "Je voudrai me suicider mais je n'ai pas le temps", Dargaud, 18 €.

Sacrés Gaulois !

BD OBELIX.jpgOn ne revient pas sur les tribulations familiales et capitalistiques des ayants droit d'Astérix. Sacrés Gaulois, ils ont toujours autant de mal à s'entendre. Alors ne boudons pas notre plaisir avec la mise en album d'un secret dévoilé en 1966 dans le journal Pilote, Comment Obélix est tombé dans la marmite quand il était petit. Question existentielle pour tous les fans du compère d'Astérix à laquelle Gosciny avait apporté la réponse. Albert Uderzo a illustré cette jolie histoire dans laquelle nos héros ont six ou sept ans, pas de moustaches et un gros tas de chouettes copains. Belle époque. Comment Obélix..., Editions Albert René, 8,90 €.

Au bord du fleuve

BD OBOYS.jpgSur les bords du Mississipi dans les années 30 il va s'en passer des coups tordus avec des amitiés qui se nouent au fil des jours. Sur fond de blues Huck Finn vit avec un père ivrogne et trafiquant d'alcool frelaté. Son meilleur ami est noir, Charley. A eux deux ils sont des durs à cuire qui vont faire le choix de prendre la route même si Huck adopté par un riche commerçant aurait pu connaître un autre destin. Une fresque épique signée par Cuzor au dessin et Thirault au scénario. Une histoire bien écrite sous influence, certes de Twain à Steinbeck, mais qui a su s'en affranchir côté textes. " O'Boys, T 1 Le Sang du Mississipi" , Dargaud, 13,50 €.

Très beaux les chats

BD CHAT.jpgIls sont des compagnons souvent silencieux, indépendants mais toujours fidèles. Au moins à ceux qui les nourrissent. Les chats sont les témoins impassibles de nos vies. Ils sont onze dessinateurs, femmes et hommes, à avoir tracé le portrait de leur chat de rêve ou de poil à travers autant d'histoires courtes rassemblées en un superbe album endiablé. On a aimé ce florilège subtil et bien tourné par entre autres Colonel Moutarde (c'est une dame), Jérôme Jouvray, Alice Picard ou Nathalie Ferlut. De la tendresse ils nous en donnent aussi ces doux félins. Il fallait bien leur rendre un jour. " Mon Chat à moi" , collectif, Delcourt, 13,95 €.

 

 

11/01/2009

Dog et moi : prends le fric et on se tire

BD Dog.jpgUne balade en duo, une belle arnaque qui va se transformer en chemin de croix, Jonas, un petit gars bien peinard, est parti en cavale avec quatre millions en petites coupures dans un sac de sports. Fini la fiancée et le pavillon de banlieue. Il n’a même pas réfléchi le ramolli du cervelet. Destination l’Amérique du Sud et la belle vie. Si possible et à conditions qu’un vieil entêté, Dog le bien nommé, un teigneux moustachu style rottweiler ne vienne pas flanquer son grain de sel dans ce voyage sans retour.

 

Quand en prime deux flics véreux, mais on les comprend les bougres, et un peu simplets veulent tirer les marrons du feu et piquer le fric il va falloir au brave Jonas et à son nouveau copain Dog de la persévérance. On y ajoute une vieille décrépie et hargneuse, un leader indépendantiste qui a des frais et une pétroleuse digne fille de Katherine Hepburn dans African Queen. Jonas et Dog, duo uni pour le pire avant le meilleur, ont du pain sur  la planche. Thierry Plus a vraiment et c'est rare écrit un bon bouquin qui se dévore. On tourne les pages avec envie et gourmandise. Pour un premier essai on vogue dans l'irréel, on flirte avce la perfection.

 

Autant pour le scénario que pour le dessin, très cadré, gros plans ou larges s'enchaînent, emballent l'action et les personnages. Dog et Joas, Ramon le flic, Miranda la vieille pompiste ridée, Thierry PLus a su élaguer mais aussi ciseler les dialogues avec humour.On les entend claquer dans les bulles. Un suspense bien argumentée complète le tout. Psa simlpe à faire. Idem pour son dessin même si on peut - mais c'est un compliment - évoquer l'ambiance du Tueur de Jacamon. Thierry Plus après ce coup d'essai superbe devra nous surprendre avec son prochain album. On n'en doute pas un instant. "Dog et Moi", Gallimard Bayou.

Mon palmarès 2008 : les meilleurs

Cette sélection je l'ai faite à la demande de Frédéric Bosser, directeur de la rédaction du mensuel DBD qui sortira mi-janvier. Elle correspond à mes coups de coeur 2008 parmi un nombre d'albums sortis toujours en expansion. Le pire et le meilleur, Bravo, Blain, Baru, Servais, Giardino. Oui, je sais, je suis classique en diable. Mais il y aussi Colonel Moutarde, Bonhomme et plein d'autres. Dupuy et Berberian seront les présidents d'Angoulême 2009 dans quinze jours. On se prépare un beau palmarès à coup sûr. Pour l'heure, voici très résumée mon année 2008.

 

Meilleure série : Tramp,

une prise d'ogae volontaire


BD Fabrégues 06 002.jpgIls sont deux. Enfin trois. Aucun n’est excusable. Je suis devenu leur otage. Les deux premiers,  et Patrick Jusseaume (à gauche) et Jean-Charles Kraehn (à droite sur la photo au festival ed Fabrègues en 2006) sont des créateurs, des faiseurs de rêve, des raconteurs d’histoires, un scénariste et un dessinateur. Et puis il y a le troisième, Yann Calec, leur héros et le chef de la bande, un marin qui bourlingue sur les mers du globe au rythme que lui impose le duo précédent. A eux trois ils ont mis au monde une série, Tramp, une balade formidable au long court sur un liberty ship, ces transporteurs de troupe recyclés après la guerre. Et moi j’ai mordu, accroché au roulis du rafiot et des péripéties dramatiques qu’à chaque album ils m’imposent, geôliers souriants d’un otage qui accepte son sort.

De Rouen où a commencé la saga à la Pointe Noire où à Saigon où elle a trouvée aujourd’hui son très provisoire port d’attache, Tramp a accroché mon imaginaire, m’a embarqué à son bord depuis le premier album, un peu par hasard, je l’avoue. Une lecture automatique et le piège s’est refermé. Depuis j’en ai suivi les escales aux côtés de Calec, un type qui ne demande qu’à être tranquille, naviguer en paix, et qui en voit de toutes les couleurs. Un atypique qui manque de finir ses jours au bagne. Bien fait. Il aurait dû y rester. Un increvable Calec, un breton bien sûr. Ce n’est pas Marius, Calec. Ils n’ont que mer en commun tous les deux et peut-être un petit air de tombeur, le regard ravageur. Pas des marins pour rien.

BD Tramp.jpgHuit albums déjà et un neuvième qui va venir clôturer le troisième cycle en 2009. Il  a pour cadre cette Indochine ex-colonie française qui a depuis des lustres envahi mes passions et mes recherches. Mais plus encore ce sont toutes les facettes de l’âme de Calec qui me tiennent en haleine. Le secret de Tramp est cette alchimie indéfinissable qui permet à un scénariste et à un dessinateur de ciseler leur créature à la perfection, de la faire vivre, grandir, vieillir, lui bâtir un destin.

Le dessin de Jusseaume n’est pas étranger non plus à mon attachement pour Tramp. 1993 à 2008, une évolution, un travail de fond sur les formes, le trait, Patrick a donné cœur et âme à Calec. On le sent à chaque case. Otage je suis et resterai. Le syndrome de Stockholm a encore frappé.

 

Meilleur album francophone : Gus 3

Du nerf, de la cuisse, un sacré cru

BD GUS 3.jpgJamais déçu. La première fois que j’ai rencontré Christophe Blain on attendait à Angoulême la proclamation des prix. Le tome 1 d’Isaac le pirate tenait la distance. Pour tout dire j’espérais que ce serait lui l’heureux élu et comme j’avais bénéficié d’une indiscrétion j’en étais à peu près sûr. Blain m’avait bluffé par sa discrétion, sa finesse d’esprit tout au long de l’interview. Il était comme investi par son travail très loin de l’image que l’on m’avait donné de lui, interrogateur sur son art, soucieux du regard des autres, l’esprit projeté déjà vers d’autres cieux.

Complètement subjugué par Gus dès la sortie du premier tome j’avais rebondi sur l’occasion de le rencontrer à nouveau pour cette soudaine escapade dans un genre aussi classique après les pirates que le western. Et banco. Voilà que je retrouvais un Blain à l’identique, pointilleux et pétillant quand on évoquait nos références cinématographiques de Rio Bravo à La Rivière sans retour. Un moment rare avec ce Gus qui s’inscrivait dans une sorte de course cycliste de montagne. Blain pédalait en danseuse, gravissait la montée de  l’Alpe d’Huez sourire aux lèvres semblant nous dire : « Alors, après Isaac, vous n’y croyiez pas n’est-ce pas ? ». Un vrai bonheur ce Gus. Jamais déçu. Et arriva cette année le 3, Ernest, une sorte de journal de jeunesse du joueur de poker au long nez. J’ai déjà dit dans un numéro précédent tout le bien que je pensais de ce sacré Gus, de la maîtrise de Blain. De ses doutes aussi car, pudique en diable, il sait les laisser transpirer.

Gus alors ? On chevauche avec lui, on joue du Colt, on sourit aux filles, on se prend pour un cow-boy. Pertinence de l’histoire, humour et  intelligence, imagination, couleur, jamais déçu. Gus 3 a tout cela. Du nerf, de la cuisse, du bouquet et de la rondeur. Un cru comme il y en a peu, le meilleur de toutes les cuvées francophones de l’année.

 

Meilleur album étranger :

La nuit d'enfer ilustrée par Spiegelman

BD Nuit.gifUne musique que l’on entend au premier regard. Etonnant, non ? Les yeux qui remplacent les oreilles ou le contraire je ne sais. Aucune idée de qui était Joseph Moncure March, redoutable anonyme au moins pour moi, qu’une traduction et le choix d’Art Spiegelman  projetait d’un seul coup vers mes neurones qu’il ne quitterait plus. Au point de le relire trois fois.

La Nuit d’enfer est un texte qui vous marque, vous envahit et vous laisse sans voix. Rare. On saute sur les lignes, d’un mot à l’autre, le regard glissant vers les illustrations.

Boris Vian, pourquoi est-ce que je pense à Vian ? Par rapprochement sûrement avec J’irai cracher sur vos tombes, roman noir, désespéré et sexuellement violent que Vian a signé sous le nom de Vernon Sullivan en 1946. Ambiance jazz, Vian encore le musicien cardiaque, et Spiegelman qui habille de traits en noires et blanches le texte haché de March scandé par les sons plaintifs d’une trompette désespérée.

La mise en page se pare des habillages de Spiegelmann, se drape au creux des mots, des tournes et des signes, aérienne.

Vian encore et son roman jugé obscène comme le texte de March. Révolte pour les deux. Années folles ou ségrégation, au choix. Enfin il y a le livre, l’objet, couverture du couple enlacé qui n’échappera pas à son destin, dos toilé. On ne se refait pas. March, Spielgelman, un livre qui apporte un bonheur sans pareil.

 

Meilleure intégrale : Spirou 6

BD Spirou 6.jpgUn tournant, c’est celui que prend Franquin en signant  Le Prisonnier du Bouddha, album leader de l’intégrale 6 des aventures de Spirou et Fantasio, fleuron de l’année 2008. Rétrospectivement cette exfiltration d’un scientifique prisonnier des Chinois a une connotation politique qui a échappé aux regards de l’époque. Pour un peu on parlerait du Tibet, du Dalaï Lama, de Lhassa. Franquin avant Cosey.

Encore que les (très) jeunes lecteurs dont  je faisais partie à la fin des années cinquante se soient limités au seul plaisir de découvrir la dernière invention de Champignac, le G.A.G. Il fallait l’oser un nom pareil. Tournant aussi parce que Franquin signe un album pacifiste en pleine guerre froide peu de temps avant l’érection du mur de Berlin ou l’affaire des missiles de Cuba. Et puis il y a dans cet album et ensuite dans Tembo Tabou, Les Hommes Bulles et le superbe Petits formats toute l’équipe des copains :Jidéhem, Greg, Roba, qui vont épauler le maître.

Epoque bénie où les auteurs, véritables esclaves attachés à leurs planches à dessin, avaient l’angoisse de la publication hebdomadaire sous la houlette d’un rédacteur en chef intraitable. Le saint homme assurait ainsi notre joie le jeudi d’avoir un numéro tout neuf du journal de Spirou. Tiens pour un peu j’écraserai une larme de nostalgie et de reconnaissance pour honorer sa mémoire et celle de mon enfance disparue.