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20/04/2008

Bravo à Bravo : Spirou a enfin un vrai passé

Quand à la fin des années trente un petit groom devient le héros d’un journal belge pour enfants personne ne se serait douté que soixante-dix ans plus tard Spirou, car c’est de lui qu’il s’agit, serait encore un personnage incontournable de cette BD qui a désormais pignon sur rue et s’offre le luxe d’avoir conquis le marché de l’art moderne.

3d37c08d7cb7bcf54a18809ca1a151f9.jpgAvec Spirou, Le Journal d’un ingénu (13 €) que signe Emile Bravo chez Dupuis au dessin et au scénario on sait enfin pourquoi Spirou est Spirou, pourquoi il est groom dans un hôtel, que son meilleur ami est Spip l’écureuil qui a une conscience, que Fantasio est un reporter en mal de scoop, que Spirou plait aux filles, les embrasse et qu’en prime il aime la liberté et la démocratie.

Avec un dessin dans la ligne de Rob-Vel premier dessinateur en 1937 de Spirou Emile Bravo (dont l’album Ma Maman est partie en Amérique est un vrai bonheur primé à Angoulême cette année) a avec talent, humour et beaucoup d’idées donné sa carte d’identité à Spirou dans une Belgique qui devient pour l’occasion en 1939 la plaque tournante des tractations qui vont aboutir au dépeçage de la Pologne et à la seconde guerre mondiale. Le tout avec des références tout à fait volontaires au vrai héros de l’époque un certain Tintin reporter qui des culottes de golf. Sans oublier des bases historiques évidentes qui n’alourdissent en rien le scénario bien au contraire.

L’action est bien menée par Bravo qui tout en respectant le côté nostalgique a su apporter sa propre vision de cet ingénu de rouge vétu et qui le restera ensuite avec Franquin, sommet jamais vraiment revisité hormis par Tarrin avec son récent Tombeau des Champignac.

Le pari pour Bravo était osé, voire difficile car on sort avec son album du simple cadre de la jeunesse du héros qui sera selon Fantasio le plus ridicule avec son costume rouge de tous les héros présents et à venir. Bravo a su séduire avec intelligence. Son découpage et son trait y sont aussi pour beaucoup. Pudique, souriant, émouvant, Bravo a désormais Spirou pour fils adoptif.

19/04/2008

Calamity Jane, libre et insoumise

 

C’est une vraie légende de l’Ouest, de cette conquête qui vers les trois quarts du XIXe siècle restera à jamais dans la mémoire universelle, verra une nation devenir adulte, les Etats-Unis, et sera mise en vedette par le cinéma, la littérature et la BD. Histoire d’hommes, à la John Wayne ou à la Eastwood , à la Blueberry ou à la Cartland , à la Jerry Spring mais aussi de femmes.

 

0de2032c5cf270daa6a27b9d5d2b6ab4.jpgMartha Jane Cannary était l’une d’entre-elles. Calamity Jane sera son surnom. On la connaît tous mais pas vraiment. En signant sa biographie sous la forme d’un premier album en noir et blanc qui retracent les années 1852 à 1869 Matthieu Blanchin au dessin et Christian Perrissin au scénario en dédicace dernièrement à Montpellier ont voulu aborder des thèmes autres et ne pas se limiter au seul portrait d’une femme d’exception, certes, mais qui contrairement à ce que l’on peut croire est un exemple parmi d’autres dans ce monde violent et sans pitié.

 

« C’est vrai que Morris dans un Lucky Luke en avait fait un personnage de garçon manqué mais en découvrant les lettres que Martha Jana avait écrit à sa fille c’est la femme qui transparaît, un caractère fort mais qui a du se battre pour pouvoir survivre que ce soit dans une nature impitoyable que dans une société faite avant tout pour les hommes ». Christian Perrissin a pris fait et cause pour Martha. « J’ai écrit le chemin de fer de sa vie sans être en fait toujours sûr de tous les épisodes qu’elle raconte en enjolivant souvent ».

 

Au dessin Blanchin a réussit à cadrer l’environnement évidemment réaliste du décor sans tomber dans le piège de l’excès. Son dessin que l’on avait aimé dans Le Val des Anes allie finesse, légèreté et humour. Il s’est totalement plongé dans cette aventure qui devrait en finale comporter trois albums. « Calamity est ma priorité. Je travaille comme si l’album devait être pré publié. J’ai tenté la couleur mais finalement c’est l’encre de chine et le lavis qui l’ont emporté. Je suis moins à l’aise avec la couleur. Et il nous aura fallu près de six ans pour concrétiser ce projet » enchaîne Blanchin.

 

De petits boulots en place de cantinière ou de blanchisseuse Martha Jane coupera ses cheveux, s’habillera en homme et Winchester à la main mènera en selle les convois vers l’Ouest ou sera guide dans la Cavalerie. Elle qui pourtant adorait par-dessus tout les belles robes restera à jamais une fille de l’Ouest amoureuse du célèbre pistolero Wild Bill Hickok qui sera, on le pense, le père de sa seule fille. Hickok sera abattu par derrière dans un saloon. Marthy Jane mourra à 52 ans.

 

Avec ce roman graphique de sa vie on se rapproche grâce à Blanchin et Perrissin d’une femme authentique, libre, insoumise. Avec émotion et tendresse. (Martha Jane Cannary, les années 1852-1869, Futuropolis, 22 €)

 

16/04/2008

Histoires d'Amérique

On revient rapide sur une autre Amérique, celle de Tintin dont un projet de couverture signé Hergé a battu tous les records d'enchères samedi dernier en flirtant avec le million d'euros... Mais l'Amérique est encore de la fête avec deux albums atypiques cette semaine.

32800d208bf012b4bbe0cfb709952224.jpgLe premier raconte sous la forme d'un collectif pétillant l'histoire de Québec. De sa fondation en 1 608 par Champlain à cette année où l'on fête ses 400 ans Québec est dévoilée en quatre histoires signées par quatre équipes d'auteurs franco-canadiens. Aux scénarii Jean-Louis Tripp, Emile Bravo, Philippe Girad et Pascal Girard. Aux dessins Davodeau, Jimmy Beaulieu, Duberger et Moynot. Québec, un détroit dans le fleuve (Casterman, 12,75 €) déroule ses planches où humour, Histoire et tendresse s'associent en hommage à cette ville exception culturelle francophone sur le sol américain. Un album aussi trait d'union entre les communautés BD françaises et québécoises complices et amicales.

Amérique toujours avec Groenland Manhattan, de Chloé Cruchaudet (Delcourt, 16,30 €). Cette fois, on touche à un fait historique des plus édifiants. Quand l'explorateur Peary en 1897 revient à New York après une mission au Groenland, il ramène une famille d'Esquimaux. Pour le pire car on en est à une vision de zoo humain en vogue à l'époque. Un seul survivra, le fils, Minik. C'est son destin que raconte l'album avec en point d'orgue la découverte par Minik dans un musée du squelette de son père. Superbe et dessin parfait.

Missionnaires de choc

c5965236d2efcf2cadcdf1306803abbe.jpgCette série thématique, avec le chiffe sept pour repère, s'enrichit de l'un de ses albums les plus aboutis. Sur un scénario d'Ayroles et un dessin enlevé de Critone on découvre le périple drôlatique de sept moines coupables de tous les péchés mortels. Pour se racheter, ils doivent convertir une peuplade de Vikings païens en diable et pillards. En récompense, s'ils réussissent, ils deviendront évêque. Chaque moine a un profil qui apportera sa pièce à l'édifice complexe de cette conversion de masse délicate. Une fresque qui a les saveurs des fables anciennes avec leur humour et leur réalisme. Sept Missionnaires, Delcourt, 13,95 €.

Eau vive

36adc81f3df3fe3b406291d05000c48e.jpgJean-David Morvan et Wang Peng ont pris le plus populaire récit de la littérature chinoise pour le mettre en images. Cette légende, dans laquelle un maître céleste tire les ficelles de la quête du maréchal Hong Xin, est dans la plus pure lignée de ce que le cinéma chinois a apporté au public européen. Démons, combats, arts martiaux et une certaine philosophie de la vie imprègnent cet album qui ouvre une série parfaitement cadrée. On regrettera cependant un rendu graphique un peu sombre. Par contre le côté saga est en place. Les personnages sont typés et bien accrochés à l'histoire. Au bord de l'eau T 1, Delcourt, 12,90 €.

De la mort à la vie

69e2d579c1873dd95013d452536aa11b.jpgAdapter un auteur comme Lovecraft aurait pu passer pour un défi. En choisissant en fait la nouvelle Herbert West réanimateur, Florent Calvez à qui l'on doit aux côtés de Corbeyran les excellentes aventures de Nelson Lobster, a frappé fort. Certes les esprits chagrins relèveront les ressemblances avec Frankenstein. Mais ce serait dommage car si c'est bien de vaincre la mort à tout prix (et il sera lourd) le destin des deux médecins qui vont jouer avec la vie est dans un contexte très différent, celui de l'Amérique des années 1914. Idem pour les motifs. Le dessin est prenant, captivant, le tout fantastique bien sûr. Reanimator, Delcourt, 14,95 €.

Tous pour un

734406c265b23122645425aebbf05c1f.jpgFrank Bourgeron a hormis son talent la faculté indéniable de surprendre, ne jamais se laisser aller à la facilité, mener au bout ses envies d'écritures graphiques. Après Aziyadé d'après Loti, un vrai chef d'oeuvre, Bourgeron a décidé d'envoyer la Sainte Trinité faire un tour dans le désert. On y trouve donc une sorte de Don Quichotte imbu de lui même et catholique, son valet Zangra de religion juive, un marchand ambulant musulman Cahouet et en finale un moinillon bouddhiste (?) à la sérénité déconcertante. Une fantaisie religieuse au trait léger proche de celui d'un dessin animé, Bougeron philosophe en demi-teintes et captive. La Sainte Trinité, Futuro, 18 €.

Tarrin et son lémurien signent le journal de leur vie

Un lémurien qui a pour copain un canard schizophrène, a une fiancée qui est la fille du chanteur Renaud et, en prime, est devenu un roi du blog, le Montpelliérain Fabrice Tarrin a donné vie, mine de rien, dans son dernier album paru dans la collection Shampoing à un personnage d'envergure. Avec Le Journal intime d'un lémurien, Tarrin offre les mille et une péripéties d'une vie mouvementée.

3ec014cbf7e48b960835237a98518ad3.jpgLe lémurien, c'est donc le dessinateur Tarrin tel qu'il s'est imaginé et raconté en dessins sur son blog qui rameute un peu plus de 10 000 contacts par jour. Un beau score. D'où le passage au papier qui lui « permet de prendre mes distances avec un récit finalement autobiographique. Les personnages animaliers sont parfaits pour ça. Je voulais aussi que le quotidien, parfois dramatique, puisse faire sourire ».

Tarrin s'exprime en toute liberté. Le lémurien va donc vivre la galère de son déménagement à Montpellier. Et l'arrivée de son copain Cyril, un canard tout noir, qui n'accepte pas sa schizophrénie : « Il fallait que je trouve un personnage et une forme graphique qui puisse encore une fois coller et désamorcer la tension de certaines situations. L'exagération aussi permet de restituer avec plus de précision les traits de caractère et physiques. » Cyril est un peu la pièce maîtresse du carnet. On le suit dans ses rares moments de lucidité à travers ses tourments psychiques et la négation de sa maladie.

Des histoires courtes ou plus développées, une chronique sentimentale avec la jolie Lolita, qui lui collera un bleu au coeur, Fabrice Tarrin a vécu tout ce qu'il raconte dans ce journal. « Même ce qui paraît énorme est parfaitement authentique dans ses histoires. Le lémurien est le modérateur, un témoin souvent acteur et en rupture de plombs devant des situations délirantes. » Lewis Trondheim n'est pas étranger aussi à la mise en bulles des aventures du lémurien Tarrin : « Il m'a motivé afin que j'abandonne le côté trop parodique ou caricatural du dessin, voire des situations. Et je montre effectivement comment il m'a conseillé tout au long de l'élaboration du journal. » Après avoir signé dernièrement un Spirou, Fabrice Tarrin a donné vie à un lémurien qui lui ressemble beaucoup. Mélange d'inquiétude, de tendresse et d'humour, ce journal à deux mains et deux pattes a le drôle de pouvoir de faire rire tout en suscitant l'émotion. Bien vu.