05.02.2010

David B. livre son "Journal d'Italie" sensible et original

BD ITALIE.jpgIl est né à Nîmes par hasard comme il le dit lui-même. Dessinateur, scénariste de bande dessinée, David B. est un promeneur de l'imaginaire. En signant son Journal d'Italie (Delcourt) dont les pages dévoilent émotions et sensations, rêves et fantasmes, poésie et fantastique, il invite à l'accompagner de Trieste à Bologne.

Et c'est un voyage dont on ne peut revenir que sous le charme d'un garçon qui, en référence aux balades italiennes des auteurs du XVIIIe ou du XIXe siècles, cisèle ses textes, laisse son imagination s'emballer. « Je suis un amoureux de la culture italienne, de son cinéma, celui de Fellini ou Visconti, de sa littérature. La vie est différente en Italie. C'est peut-être lié à sa structure géographique, non ? » David B. sourit et enchaîne sur « ces histoires basées sur des notes très courtes ou des dessins qui me permettent d'avancer, de raconter. Je ne peux pas à chaque fois écrire un scénario. Je perdrais vraiment trop de temps ».

Le royaume des chats existe bien à Trieste, David B. l'a vu et le montre. Passionné de livres en particulier sur les gangsters, c'est Lucky Luciano qui s'impose à lui dans un bouquin trouvé dans une librairie de quartier. Il ne reste plus à David B. qu'à se laisser aller à une digression, à une improvisation : « Je ne voulais pas tenir un journal au jour le jour mais dire ce qui suscite mes réactions, mon imaginaire, montrer ce qui s'est passé dans ma tête. » On l'accompagne à Venise loin des clichés habituels. « Ma spontanéité est parfois apparente. En fait, je réfléchis beaucoup. J'aime les images qui ont un sens. » Et l'auteur de L'Ascension du Haul Mal, du Capitaine Ecarlate ou de l'écrasant Lecture des Ruines jongle avec le noir et blanc, souligne son trait, ponctue les angles par des pointes colorées. On est envoûté, lecteur accompagnateur d'un David B. magicien parfois ironique, toujours tendre.

Ce rêveur incorrigible sait avoir les pieds sur terre comme dans sa fresque de l'Italie fasciste des Chemins noirs. Ses voyages continueront vers l'Asie, la Chine et le Japon. Avec l'espace d'une étape en 200 pages pour un album qui traitera des rapports entre pays musulmans et Etats-Unis. En 1815 qui se souvient que les USA ont bombardé Tripoli en Libye pour protéger ses bateaux contre les pirates ? David B. va nous en raconter l'histoire.

Virtuel ou réel

BD DEDIC.jpgDe Montpellier, Igor Dedic est passé à Angoulême où il habite. Avec sa nouvelle série, c'est au fantastique qu'il s'ouvre mais avec humour et dessin flamboyant. Il raconte la confrontation d'un monde virtuel à celui plus noir qui s'abrite sous la terre après d'effroyables cataclysmes. « J'avais ce scénario en attente. Le ton est léger, l'action prédomine dans un monde à la Matrix. » Dedic signe « une comédie fantastique en deux albums. Polak le héros est dans un univers de parc d'attractions et va se libérer pour combattre le tyran qui l'y a mis ». Une aventure riche et mouvementée, à la Dedic. Genuine City T1, Vents d'Ouest ; 13 €.

Lutte majeure

BD LUTTE.jpgC'est une découverte, un album qui accroche, interpelle. En racontant la stupidité dérisoire d'un concert que Staline veut organiser dans un Léningrad assiégé par l'armée allemande, Céka et Boris sont écrasants de spontanéité. Sous forme de fiction animalière, ils mettent en place leurs personnages, ces musiciens de l'orchestre symphonique de Léningrad, tous en train de mourir de faim et qui pourtant vont jouer avec brio une symphonie de Chostakovitch. Unis par la force de leur foi en la musique, ils vont servir un dictateur mais surtout leur envie de liberté. Superbe. Lutte Majeure, KSTR Casterman ; 15 €.

 

01.02.2010

Baru enfin Grand Prix d'Angoulême

Un  vrai moment de bonheur que cette annonce de l'attribution à Baru du Grand Prix d'Angoulême. Talent, gentillesse, conviction, émotion, Baru a tout cela en lui mais aussi dans son oeuvre. Enfin dira t-on également car le prix lui avait échappé de peu l'an dernier. Mieux vaut tard que jamais et n'en parlons plus. On sait désormais que Angoulême aura en 2011 un superbe président. En espérant que les rumeurs sur l'avenir d'Angoulême se calment et que les politiques si frainds de faire de la figuration et de se montrer en ces périodes électorales aient bien pris la mesure du danger que pourrait courir une manifestation artistique unique en son genre. J-L.T

BD BARU.jpgBD Blutch laisse sa place à Baru, Grand Prix 2010 et futur président du prochain festival d'Angoulême Il avait manqué le podium d'une voix l'an dernier. En désignant, dimanche, en présence de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, Hervé Baru Grand Prix de la ville d'Angoulême 2010, les ex-titulaires du titre (ils forment le jury) ont non seulement récompensé un talent rare mais aussi mis un terme à ce que l'on aurait pu qualifier d'injustice tant sa nomination s'imposait.

Depuis ses débuts dans Pilote en 1982, Baru, né en 1947, n'a jamais cessé de nous prendre aux tripes, de nous émouvoir avec ses personnages et ses ambiances, sa passion de la vie, son dessin si gourmand au trait noir sur lequel la couleur sait aussi faire la fête. De son premier prix à Angoulême, en 1985, à celui du meilleur album, en 1996, avec l'Autoroute du soleil,", balade de copains en vadrouille vers le Sud, Baru avait accumulé les vrais bijoux. Dans , l'Enragé, il racontait le destin d'un boxeur qui ne voulait pas perdre son âme et, dans Pauvres Zhéros, son dernier album, il rassemblait sur fond très sombre un beau ramassis de vainqueurs qui faisait dans la dissimulation de cadavres.

Et ce n'est pas un hasard si, au détour de rencontres toujours chaleureuses dans les bulles du festival, Baru nous dévoilait le sujet de son prochain album, un hommage au cinéma de Lautner, celui des Tontons flingueurs et autres Barbouzes dont l'esprit et l'humour de Baru sont proches. Homme de coeur, Baru va à coup sûr être un président 2011 engagé dans une BD très ouverte et sans a priori. Comme le disait le dessinateur montpelliérain Guy Delisle : « Baru est le lien parfait entre auteurs anciens et modernes ».

Alors, ce festival est-il un sans-faute ? C'est vrai que cette édition 2010, après des inquiétudes sur son financement par la municipalité, a été bien ficelée. Une participation avec les 200 000 visiteurs franchis, des auteurs toujours plus nombreux, des éditeurs à peu près contents de leurs résultats et pas trop inquiets pour l'avenir, la BD a toujours le vent en poupe. Même si on peut discuter du palmarès (lire ci-dessous).

Meilleur album : "Pascal Brutal", la surprise

BD BRUTAL.jpgC'est un prix surprise que celui du meilleur album 2010 attribué au tome 3 (en plus) de la série de Riad Sattouf, Pascal Brutal (Fluide Glacial). Non que les aventures dans un futur proche ultra-libéral de ce héros en baskets et à gourmette en argent, un brin obsédé sexuel, ne vaille pas le détour mais on a un peu l'impression qu'il aura fallu satisfaire une fois encore la tendance nouvelle BD. Riad Sattouf a, cependant, un talent fou et s'est essayé, il y a peu au cinéma, une tendance très générationnelle. Son Pascal Brutal est atypique mais peut dérouter si ce n'est séduire.

On peut en dire autant pour le prix du Jury à Dungeon Quest de Joe Daly édité par l'Association. Bizarrement, le prix Regard sur le Monde a été, lui, attribué au superbe album de David Prudhomme Rébétiko (Futuroolis) qui, par contre, aurait mérité largement d'avoir le prix du meilleur album. De quoi finir par ne plus s'y retrouver et croire qu'il y a des années où on se demande quelle est la logique qui préside à ce palmarès d'Angoulême. Sur la cinquantaine d'albums en lice, d'autres choix étaient possibles, plus proches du public.

Le prix de la meilleure série est allé effectivement à un titre qui a fait ses preuves, les aventures du détective privé à Solex, Jérôme K. Jérôme Bloche, le tome 21 d'Alain Dodier chez Dupuis. Le prix de la Révélation récompense Rosalie Blum tome 3, curieux aussi que l'on puisse découvrir un auteur au bout de trois albums comme pour Sattouf. Bravo, par contre, à ce prix Intergénérations (appellation assez curieuse) qui met en vedette le duo Bonhomme au dessin et De Bonneval au scénario pour l'Esprit perdu (Dupuis). Rabaté, Fred Bernard, le duo Nury et Vallée, Larcenet avec Blast aurait eu leur place sans problèmes dans le palmarès. Heureusement que Baru a obtenu le Grand Prix de la Ville (lire ci-dessus) car sinon on aurait pu avoir finalement de vrais regrets.

Angoulême, un festival où l'on se montre mais qui sait toujours aussi bien défendre la BD

BD ANGAFFI.jpgAffluence record. Les prix du festival seront connus dimanche. Ni la neige, ni la pluie n'ont découragé la foule des grands jours qui arpentait les rues d'Angoulême ou se pressait face aux dizaines d'auteurs en dédicace sur les stands des éditeurs. Même combat pour les politiques qui ont fait le déplacement à l'image de Ségolène Royal bien sûr, présidente de la Région, mais aussi de Jack Lang, Dominique Bussereau ou Martin Hirsch, qui s'est offert hier matin une visite express de l'exposition consacrée à Léonard, personnage de Turk et De Groot guides d'un jour. Aujourd'hui c'est au tour de Frédéric Mitterrand de venir passer la journée à Angoulême. Il sera à la remise des prix où sera annoncé le nom du Grand Prix de la Ville 2010, futur président de la prochaine édition.

Politique encore. La vedette depuis deux jours c'est le journaliste Denis Robert relaxé dans l'affaire Clearstream. Il était prévenu pour recel d'abus de confiance et recel de vol pour avoir détenu les listings de la compagnie luxembourgeoise. La BD dont il est l'un des scénaristes, L'Affaire des affaires (Dargaud) reprend en effet par le menu l'affaire Clearstream. Robert s'avouait persuadé que l'on n'avait vécu encore qu'un épisode d'un feuilleton loin d'être fini avec en particulier l'appel du parquet contre Dominique de Villepin. A noter que la BD de Denis Robert est nominée.

Mais c'est à la BD plus généraliste qu'il faut revenir. Cette édition est d'une authentique richesse, variée en talent, en titres et en émotions. Pour le palmarès de ce soir, on aura des favoris comme L'Homme bonsaï de Fred Bernard (Delcourt). « C'est un pauvre type qui a un arbre qui pousse peu à peu sur la tête et qui devient très puissant. J'ai voulu montrer la solitude du pouvoir absolu, la folie », souligne Bernard qui a signé une histoire à la fois tendre, celle d'un amour éperdu, et terrible, celle de la souffrance que ressent son héros.

Avec la série Il était une fois en France (Glénat), c'est aussi une question de puissance et de survie dont il est question. Remarquablement reconstitué et en partie romancé par Nury et Vallée, le destin de Jo Joanovici, de la collaboration à la Libération, reste un cas d'école méconnu. « Un type vraiment paradoxal qui trafiquera avec les nazis et s'achètera un certificat de bonne conduite dans la Résistance », synthétise le scénariste. L'outsider pour le meilleur album pourrait bien être Rebetiko de David Prudhomme, chez Futuropolis. Cette chronique d'avant-guerre raconte la vie mouvementée des musiciens grecs, qui vivaient leur art avec passion et sans retenue. Le prix Jeunesse a été attribué hier à Lou, belle série de Julien Neel chez Glénat, dont l'héroïne désormais adolescente s'ouvre aux émotions sentimentales.

Et puis, il y aura dimanche soir le Grand Prix, avec ce jeu caractéristique des rumeurs qui chaque année recommence. Baru est toujours favori (Et lire la note suivante, le pronostic était juste, le prix plus que mérité). Blutch l'avait devancé de peu en 2009. Et on parle aussi de Cosey, le père de Jonathan. Sans garantie.

Cent pour cent, superbe expo

BD CENT.jpgCent planches du Musée de la BD, cent auteurs d'aujourd'hui, des retrouvailles qui ont permis une confrontation créative. Chaque auteur a réalisé une planche en écho à celle choisie parmi la sélection du Musée. Le casting est international. Chefs-d'oeuvre d'hier et innovations, c'est jusqu'à fin mars.

Les Tuniques Bleues for ever

BD TUNIQUES.jpgPour l'exposition consacrée aux Tuniques Bleues à Angoulême, un album en forme d'hommage sort chez Dupuis. C'est le président Blutch qui le préface, lui qui a le même nom que l'un des héros compère du sergent Chesterfied. Des inédits de Cauvin et Lambil, des témoignages après les 53 albums de la série.

Léonard, quel génie

BD LEONARD.jpgUne expo à voir absolument pendant le festival. Celle sur Léonard inventeur improbable mais génial de Turk et De Groot. Avec son disciple, Léonard veut sauver la planète. Il défend l'environnement à travers des décors tirés des albums et mis en situation. Le tout est ludique, familial et sous le signe de l'humour. L'exposition après Angoulême devrait tourner dans plusieurs villes de France.

22.01.2010

Le père d'Alix, Jacques Martin, est décédé

BD MARTIN.jpgIl avait travaillé avec Hergé. Il était le créateur d'Alix et du journaliste Lefranc. Jacques Martin est décédé hier en Suisse à l'âge de 88 ans. Né à Strasbourg en 1921 d'un père pilote de chasse, ce qui lui vaudra sa passion pour l'aviation, il avait fait ses études en Belgique.

Entré au journal Tintin dès 1948, Jacques Martin avait travaillé pendant près de vingt ans avec Hergé et Edgar P. Jacobs, auteur de Blake et Mortimer. Maîtres de ce que l'on appelle aujourd'hui la ligne claire. Martin a collaboré à de nombreux albums de Tintin avant de créer le personnage d'Alix en 1948 qui paraît d'abord en feuilleton. Le succès sera rapidement au rendez-vous et Martin peut être considéré comme le créateur de la BD historique. Pour Alix, Martin avait choisi la Rome antique au temps de Jules César. Ce dernier deviendra même le protecteur du jeune Romain et de son compagnon Enak. Au bout de trois albums d'Alix, Martin préférera revenir à une BD contemporaine et donnera vie aux aventures du journaliste Lefranc, une transposition finalement de nos jours de son héros Alix. Les albums d'Alix et de Lefranc réalisés désormais en alternance vont s'accumuler.

Le dessin de Martin est brillant, fouillé, plein de vie et historiquement toujours bien cadré. Martin se passionnera ensuite pour la guerre de Cent Ans avec Jhen, l'épopée napoléonienne avec Arno dessiné au départ par André Juillard. Il créera d'autres personnages comme Orion ou Kéos dessinés par Pleyers mais qui n'auront pas la même notoriété qu'Alix.

BD ALIX.jpgAu total Jacques Martin a vendu plus de quinze millions d'albums dont sept millions d'Alix traduit en dix langues. Martin avait peu à peu passé la main à de jeunes dessinateurs conservant l'écriture des scénarios et la supervision de son oeuvre. Il avait aussi lancé la série des Voyages dans laquelle Alix était le guide du lecteur à Rome ou à Athènes. De passage à Montpellier il y a quelques années il revendiquait « d'avoir toujours eu en particulier pour les aventures de Lefranc les yeux d'un reporter en bande dessinée » et affirmait « que la BD a un besoin vital de vedettes ». Avec sa disparition peu de temps après celle de Tibet et à une semaine de l'ouverture du festival d'Angoulême, la BD a perdu deux de ses plus grands noms.